Les billets d'humeur de Mr. Tournoy

Les billets d’humeur de 𝓜𝓻. 𝓣𝓸𝓾𝓻𝓷𝓸𝔂 ☛ L’AUTONOMIE DE LA MISÈRE

Parfois, je me dis que l’intelligentsia, dans sa tour d’ivoire, imagine le carolo défavorisé comme une sorte d’ébauche humanoïde semi-évoluée, proche de la bactérie sans cervelle qui se meut dans son élément par simple réflexe. À entendre certains discours, des gens, parmi les plus précarisés attendraient la grâce d’un État salvateur qui les libérerait de leur stade de développement prétendument limité. Bouga bouga. La formation serait (selon eux) à la fois le remède ultime à la misère mais surtout le passeport (ou le laisser passer) pour le statut d’adulte autonome. Car oui, carolo « d’en bas », là-haut on t’imagine grignotant les pavés pour te nourrir et lançant tes excréments pour communiquer avec tes semblables.

Or, je vous le dis, messieurs dames du capital, nos carolos des p’tits quartiers ne vous ont pas attendu, vous et vos lois du marché. Au risque de vous horrifier, ils sont déjà autonomes. Vive le royaume de la débrouille. Ils font leur train-train, certes avec quelques embuches. Mais ils parviennent effectivement à élever leur famille. Une partie, grand dieu, développe même des réseaux, ils travaillent, parfois au black certes (et je ne le cautionne pas) mais qui n’a jamais fait appel à un carreleur sans numéro de tva ? Seulement, ils ne vivent pas selon votre norme.

Et quelle est-elle cette norme ? De quoi est-elle composée ? De comportements, de réflexes d’achat, de connaissances dites « de base ». Je m’arrête un instant sur cette notion : connaissances de base… les maths, le français sont des connaissances de base, utiles, nécessaires. Mais qu’en est-il de ces savoirs imposés par exemple aux Belges d’origine étrangère ? Or, quel Belge « de souche » connait le nombre précis de communes qui composent notre pays ? Quelle est la ménagère, le garagiste, le médecin, le directeur d’asbl qui connait le rôle exact d’un parlementaire ? Quelle est la nièce au troisième degré du deuxième roi des Belge ? Vous êtes sérieux ? Et surtout en quoi est-ce nécessaire à la vie en communauté ? Allons. Ne demande pas à l’autre, ce que tu n’es pas capable de faire toi-même. Pourquoi l’accompagné devrait maitriser ce que l’on ne maitrise pas nous même ?

Bref. Revenons à votre norme, monsieur, madame du capital est celle voulue par l’élite : rangé, moyen, docile, manipulable. Ce que, précisément, tu appelles « autonome ». Entendons bien : autonome dans la limite qui est autorisée et favorable au marché. Faudrait pas déborder du cadre et s’en aller dépaver les rues.

Du coup, si la formation n’était qu’une manière de rendre autonomes des individus, ce n’est pas la peine. Autonomes comme je le disais, ils le sont déjà et le statut du « CRACS » (Citoyen Responsable Actif Critique et Solidaire, terme issu du jargon de la mise en conformité) ils n’en n’ont probablement pas grand-chose à f*****. NON. Vous l’aurez compris mesdames, messieurs, à la FUNOC on résiste aux tirades de l’adéquationnisme.

L’intérêt de la formation réside dans l’humain. Dans son développement personnel, dans sa capacité, non pas simplement à manger, travailler et voter mais aussi à réfléchir à son avenir. Nous devons apprendre à ces personnes qu’elles ont le droit de rêver à un futur meilleur. Nous devons les rassurer quant à leur légitimité dans la société. Nous devons leur faire comprendre qu’elles n’ont pas à avoir honte devant un monsieur en beau costume, un banquier, un contrôleur de ceci ou cela. Nous devons leur donner les clés non pas de l’autonomie mais de l’émancipation face aux préjugés du marché. Il faut veiller à les rendre plus forts ensemble pour lutter contre les inégalités qui pèsent sur leur avenir. Autrement dit, la norme est une chose, il faut parfois s’y conformer pour agrandir son champ d’action mais il faut surtout être maitre de sa vie et ne pas craindre ce qui vient d’en haut.

J’écoute parfois les discussions de mes stagiaires dans les couloirs (oui, c’est pas bien). Je les entends causer de tout, comme dans n’importe quelle structure mais je suis parfois étonné par des savoirs qu’ils possèdent et qui me sont totalement étrangers. Il arrive que je les observe résoudre un problème technique ou du quotidien avec un naturel et une créativité qui fait défaut à bon nombre de nantis. Alors, je l’avoue oui, je me dis que c’est nous, moi, Belge blanc favorisé et normalisé qui devrait aller apprendre la vraie « autonomie » auprès des gens « d’en bas » : l’autonomie de la misère !

La leçon à tirer de tout ça : ne changerait-on pas de lunettes ? Nos publics possèdent des ressources et maitrisent des compétences dont nous n’avons peut-être même pas conscience. Changeons donc le prisme à travers lequel nous travaillons avec eux. Sortons des carcans formateurs/stagiaires et basculons plutôt dans une relation win-win où tout le monde grandira.

𝓜𝓻. 𝓣𝓸𝓾𝓻𝓷𝓸𝔂, directeur général de la FUNOC